Chers frères et sœurs,
Quand les Juifs, en famille, célèbrent la fête de Pâque, il est prescrit, par Moïse, au début du repas, que le fils puisse interroger son père : « Que signifie ce rite de la Pâque ? » (Ex., 12, 26). Pour un Juif, cette question est importante et vitale car elle offre la possibilité, aux jeunes générations, d’enraciner leur mémoire dans l’événement historique qui est à l’origine de leur religion, à savoir : la Pâque juive. Ainsi, pour formuler autrement le sens de cette coutume : De quel événement, dans l’histoire du peuple juif, la Pâque est-elle la « commémoration ». Pour nous, chrétiens, cette question peut être également un bon commencement pour nous aider à mieux comprendre les raisons fondamentales de notre foi et le pour « quoi » de cette vigile pascale qui nous rassemble cette nuit.
Ainsi, à la question : « Que signifie ce rite ? », l’Ancien Testament donne deux réponses, différentes mais complémentaires. Selon l’explication la plus ancienne, que nous trouvons dans le Livre de l’Exode, la fête de la Pâque rappelle d’abord « le passage de Dieu » au-dessus des maisons dont les portes étaient marquées avec le sang d’un agneau immolé. Le contenu ou l’événement que la Pâque juive commémore, c’est donc le passage salvifique de Dieu en faveur des premiers-nés Hébreux. Du reste, le mot « pâque » – en hébreu – se prononce « pesha » et ce terme signifie « passage ».
Mais d’autres textes bibliques associent aussi la Pâque juive à la nuit où les Hébreux sortirent de l’Égypte. Cette sortie d’Égypte ayant son dénouement ultime dans « le passage » – une fois de plus – de la Mer rouge. C’est pourquoi le récit de cette traversée miraculeuse, avec Moïse ouvrant les eaux, est lu chaque année au moment de la vigile pascale. Mais ici, ce qu’il faut comprendre, c’est que le contenu ou l’événement que la Pâque juive commémore est le « passage » des Hébreux de la servitude à la liberté.
Passons, à présent, de la Pâque juive à la Pâque chrétienne. Après la mort et la Résurrection de Jésus, les disciples, pendant quelques mois, ont continué à « monter au Temple » pour prier et célébrer la Pâque juive. Mais, peu à peu, ils ont commencé à penser et à vivre cette fête annuelle non plus comme une simple commémoration des événements de l’Exode du peuple juif mais plutôt comme commémoration de ce qui était arrivé à Jérusalem, quelques temps plus tôt, précisément au cours d’une Pâque, sans doute celle de l’an 30.
Le passage d’une Pâque juive à une Pâque spécifiquement chrétienne s’effectua, dès lors, selon une donnée purement chronologique : Jésus-Christ était mort à Jérusalem, à l’occasion d’une Pâque juive, au moment précis, c’est saint Jean qui nous l’affirme, où l’on immolait les agneaux pascals dans le Temple.
Cet événement – l’immolation du Christ en même temps que l’immolation des agneaux destinés au sacrifice de la Pâque juive – a été très vite perçu comme la réalisation de toutes les figures et de toutes les attentes contenues alors dans l’ancienne Pâque : Jésus est l’agneau pascal dont le sang est source de rédemption.
Cette corrélation, entre l’agneau du Temple et l’agneau mystique qu’est Jésus, tel qu’il avait désigné par Jean-Baptiste au Jourdain, explique que dans certaines communautés d’Orient, au tout début de l’Église, on fêtait Pâques le vendredi saint, comme commémoration de la mort du Christ. Toutefois, en vertu de la rédemption que la mort de Jésus a apportée au genre humain, Pâque est peu à peu devenue la commémoration « du passage de l’homme ». D’où l’instauration progressive puis définitive de la fête de Pâques au dimanche de la Résurrection.
Dès lors, à la question : « Que signifie la raison de cette vigile qui nous réunis » nous pourrions répondre, en prolongeant le sens de la Pâque juive : « Au cours de cette nuit, nous célébrons la Résurrection du Christ, non pas seulement pour ce qu’elle signifie pour lui, à savoir son propre retour d’entre les morts, mais aussi pour ce qu’elle signifie pour nous tous, à savoir qu’en Jésus-Christ, l’homme « est lui aussi passé » de la mort à la gloire de Dieu. »
Par son Incarnation, en effet, comme l’affirme le Concile Vatican II, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni à tout homme. À travers sa Pâques, en passant de la mort à la vie éternelle, c’est donc toute l’humanité que le Christ a, pour ainsi dire, virtuellement entraînée à sa suite. Oui, grâce au Christ qui a passé de la mort à la vie éternelle, grâce au Christ qui a obtenu de nous associer à sa destinée glorieuse, par les mérites de sa vie et de sa passion, le Salut de l’homme est devenu une réalité non plus abstraite mais concrète. Depuis l’événement Jésus, le Salut de l’homme n’est plus un mythe : il est une promesse divine garantie par la parole et les souffrances du Christ.
Et le passage, de la simple possibilité à la réalisation effective de notre salut, ce passage que saint Paul appelle la justification, s’opère par le baptême, le sacrement de la foi et, bien entendu, par notre persévérance dans l’état de grâce qu’il institue en nous, avec le recours des autres sacrements.
Oui, chers frères et sœurs, pour passer, tout comme Jésus, de la mort à la vie éternelle, il nous faut, préalablement, passer ici-bas du vice à la vertu, de la servitude du péché à la liberté de la grâce. D’où la présentation, par Paul, dans l’extrait de sa lettre aux Romains qu’il nous a été donné d’entendre, du baptême comme sacrement qui nous fait mourir au péché et renaître à la vie de la grâce.
Si donc la Pâques du Christ est célébrée dans la vie liturgique de l’Église, n’oublions pas, chers frères et sœurs, que la liturgie de l’Église, quant à elle, réalise la Pâques du Christ dans la vie de l’homme. Tel est le sens de cette vigile qui nous réunis. Amen.