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La P’tite revue n°28 (mai 2022)

Article publié le 11 mai 2022 par Pour l'Unité dans P'tite revue

Pour lire toute la revue, cliquer sur : P’tite Revue n°28  (mai 2022)

1/ Le mot du président

2/ Entretien avec Didier Rance

1/ Le mot du président

  Je vous propose une réflexion sur le thème actuel de l’idolâtrie à partir du Catéchisme de l’Église Catholique (CEC) et de Gaudium et Spes, la constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps (Concile Vatican II, 1965). En effet, l’idolâtrie n’est pas un lointain épisode de La Bible (Moïse et le Veau d’or) ou le scénario d’un peplum à la Cecil B. DeMille pour le plaisir des petits et des grands.

  Le thème est grave car le CEC, en référence au premier commandement (« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » Mt 22, 37) affirme que « L’idolâtrie ne concerne pas seulement les faux cultes du paganisme. Elle reste une tentation constante de la foi. Elle consiste à diviniser ce qui n’est pas Dieu. Il y a idolâtrie dès lors que l’homme honore et révère une créature à la place de Dieu, qu’il s’agisse des dieux ou des démons (par exemple le satanisme), de pouvoir, de plaisir, de la race, des ancêtres, de l’État, de l’argent, etc. […] L’idolâtrie récuse l’unique Seigneurie de Dieu ; elle est donc incompatible avec la communion divine. » (n° 2113)

  Concernant l’idolâtrie de l’État, on peut comprendre aussi celle de toute sorte de régime politique. De fait, vous aurez certainement remarqué combien, depuis de nombreuses années, le régime politique de notre pays est, de façon surprenante, l’objet d’une véritable idolâtrie, sorte de valeur suprême par excellence qui transcenderait tout domaine, dont celui de la religion, reléguée à la sphère privée. On entend ainsi régulièrement cette incantation quasi religieuse des « valeurs de la République » répétée à longueur de temps où chacun peut y mettre d’ailleurs ce qu’il veut.

Un homme politique comme Vincent Paillon dans son livre Une religion pour la République, La foi laïque de Ferdinand Buisson (Seuil, 2011), a été jusqu’à écrire que « L’école et les hussards noirs [de la République] y ont eu pour mission de faire de chaque élève un Christ républicain, de la raison une émotion, une passion et même une mystique. » On frise le délire mystique « républicain » !

  Dans sa grande sagesse, heureusement, l’Église catholique n’idolâtre aucun régime politique. Elle demande « Que les institutions privées ou publiques s’efforcent de se mettre au service de la dignité et de la destinée humaines. Qu’en même temps elles luttent activement contre toute forme d’esclavage, social ou politique ; et qu’elles garantissent les droits fondamentaux des hommes sous tout régime politique. […] » (Gaudium et Spes, n°29 §4), Elle demande aussi pour elle-même, en reconnaissant la légitimité de l’autorité publique « […] de pouvoir se développer librement, à l’avantage de tous, sous tout régime qui reconnaît les droits fondamentaux de la personne, de la famille, et les impératifs du bien commun. » (Gaudium et Spes, n°42 §5).

  On comprend clairement qu’il importe que tout régime politique respecte au plus haut point cette dignité humaine et ces impératifs du bien commun, celui-ci n’étant pas constitué par la superposition d’intérêts individuels, d’ailleurs souvent contradictoires, si éloignés des « valeurs de l’Évangile ». Où est la dignité humaine et le bien commun dans l’arsenal législatif qui détruit petit à petit la famille traditionnelle ? dans la fabrique de chimères (homme-animal) ? dans l’avortement, poussé aujourd’hui jusqu’à neuf mois ? dans l’euthanasie ? dans des conflits et des guerres injustes ?

  Au nom de tout régime politique on peut justifier toutes sortes de déviations, censurer la liberté d’opinion et d’expression, prononcer toutes sortes d’anathèmes sous des dehors bienveillants en apparence. Notre époque en sait quelque chose. Aucun régime politique n’est parfait et n’est préservé de la dégradation car c’est l’homme qui fait le régime et non l’inverse. Le croire est faire preuve de superstition et d’idolâtrie.

Vincent Terrenoir

 

2- Entretien avec Didier Rance   

Historien, enseignant, ancien directeur de l’Aide à l’Église en Détresse (AED), diacre du diocèse de Metz et dans l’Église gréco-catholique d’Ukraine.

Didier Rance, vous êtes diacre de rite byzantin. Comment en êtes-vous venu à un tel engagement ?

  En 1988, je travaillais pour l’Aide à l’Église en Détresse et, discrètement, je devais rencontrer un prêtre gréco-catholique clandestin en Ukraine alors soviétique. Mais cela n’a pu se faire puisque le malheureux avait été arrêté. En revanche, j’ai pu discuter avec un autre prêtre clandestin qui m’a montré sa Bible avec nombre de pages manquantes. Il l’avait lue jusqu’à l’user ! Vous imaginez son bonheur quand je lui en ai donné une neuve. Ce voyage m’avait frappé. À mon retour, un jour où je donnais une conférence à Besançon, je vois une femme en pleurs dans une église. Elle m’explique être ukrainienne, réfugiée, et entendre parler de son pays pour la première fois depuis plus de 40 ans. Je me renseigne plus sur cette Église catholique d’Ukraine, liquidée par Staline en 1946. Je croise également, à Paris, la route de cette belle figure qu’était le Père Bernard Dupire1.

  Je me décide alors à me mettre au service de l’Église gréco-catholique, en signe d’union avec cette Église des Catacombes.

  En 1991, j’ai écrit un premier ouvrage sur les Catholiques d’Ukraine2. Et en ce moment, d’ailleurs, je travaille à un autre livre sur l’Église catholique d’Ukraine – à paraître prochainement.

Comment l’amour commun que l’Ukraine et la Russie ont pour la Vierge Marie s’exprime-t-il ?

  Dès la naissance de ce qui sera l’Ukraine, en 9883, la Vierge Marie y est honorée, avant même la Russie ! En témoigne la construction de la cathédrale Sainte-Sophie, à Kiev, dès 1037. Les futures Ukraine et Russie se sont placées très tôt sous la Protection de la Mère de Dieu, avec une liturgie byzantine qui a une dimension évidemment très mariale. Une légende médiévale rapporte même que la Vierge Marie aurait obtenu de son Fils la fermeture de l’Enfer, quelques jours dans l’année ! Tout lui est accordé, ce qui en dit long sur cette dévotion.

  Plusieurs apparitions mariales en Ukraine et en Russie ont donné lieu à des pèlerinages. Nous pouvons citer en Ukraine Zarvanytsia, sanctuaire célèbre pour son icône miraculeuse et, en Russie, Diveyevo, monastère indissociable du grand saint orthodoxe, Séraphin de Sarov. Sans oublier l’importance que l’Église orthodoxe accorde à la Dormition de Marie là où l’Église catholique proclame le dogme de l’Assomption de Marie.

Comment l’unité et la réconciliation des chrétiens peuvent-elles progresser au milieu des conflits et notamment de la guerre russo-ukrainienne ?

  Lors de ses voyages apostoliques de 1995 en République Tchèque et en Slovaquie, Jean-Paul II a honoré les « martyrs confessionnels », à savoir les chrétiens tués par d’autres chrétiens ! Ainsi, il a canonisé des martyrs catholiques tués par des protestants et, pendant les messes de canonisation, il a également demandé aux fidèles catholiques de reconnaître la grandeur du témoignage des protestants4 qui avaient préféré être tués par les catholiques plutôt que d’abjurer leur propre confession.

  Ainsi, Jean-Paul II s’impose comme le premier pape à reconnaître la dimension de l’œcuménisme des communautés chrétiennes à partir de la mémoire des martyrs, notamment dans la lettre apostolique Tertio millennio adveniente (À l’approche du 3e millénaire), parue en 1994.

  En Ukraine, au 17e siècle, dans ce pays qui se dénommait alors la Ruthénie (latinisation du mot Rous’), un évêque catholique, Josaphat Kuntsevych, a été tué par des orthodoxes, puis un higoumène orthodoxe, Athanase de Brest-Litovsk, a été tué par des catholiques. Tous deux ont été canonisés par leurs églises respectives. Pendant des siècles, ces deux saints — un saint catholique et un saint orthodoxe —ont été vénérés par leurs Églises réciproques… Et aujourd’hui, en Ukraine, une icône représente les deux saints s’embrassant : l’icône de la Réconciliation.

  Magnifique témoignage que cette icône qui s’est répandue chez les catholiques et les orthodoxes !

  Cela veut bien dire une chose : pourquoi les chrétiens, qui sont capables de souffrir et de mourir ensemble pour le même Christ, ne seraient-ils pas capables de vivre ensemble ? Voilà le défi que représente « l’unité à travers les martyrs et les saints ».

  Enfin, je crois que le conflit actuel a pour conséquence de réunifier et de souder encore un peu plus l’Ukraine. L’œcuménisme y fait de grandes avancées. Souvenons-nous que l’épicentre du conflit actuel est la ville de Marioupol (en grec, la Ville de Marie). C’est une tragédie certes. Mais citons Tertullien : « le sang des martyrs est ferment d’unité », ce que Jean-Paul II a rappelé lors de son voyage en Ukraine, en 2001.

 Quel visage a le martyr au 21e siècle dans le monde ?

  Le martyr – mot qui veut dire « témoin » – peut prendre différentes formes, plus ou moins sanglantes, plus ou moins insidieuses. Certes, encore aujourd’hui, beaucoup de martyres sont sanglants, marqués par une mort violente comme en témoignent les prêtres assassinés en Afrique par exemple. Cependant, les persécutions contre des chrétiens peuvent aussi se traduire par d’interminables années de prison : au siècle dernier, le cardinal primat de Hongrie József Mindszenty5, emprisonné par les nazis et torturé par les communistes, en est un exemple. Le cardinal Journet a dit de ces martyrs du long cours que leurs bourreaux cherchaient à leur voler… non seulement leur vie, mais même leur martyre ! Enfin, il y a tous ces martyrs « non-violents » que subissent quotidiennement les chrétiens, minorité culturelle persécutée, qui veulent témoigner pour le Christ dans le quotidien de leur vie. Habitué du chemin de Saint-Jacques de Compostelle, figurez-vous que je me suis déjà entendu dire : « Ah, le chemin de Saint-Jacques, une récupération des Cathos ! ».

Pouvez-vous nous parler de votre dernier ouvrage paru, L’Église peut-elle disparaître ?  Petite Histoire de l’Église à la lumière de la Résurrection, Mame, 2021.

  L’Église souffre, elle a traversé de nombreuses crises, des persécutions de l’intérieur (les pires) et de l’extérieur. Elle s’est trouvée plusieurs fois au tombeau. Mais rien n’est jamais définitif car nous sommes toujours dans le temps de l’Histoire, successions de « morts » et de « résurrections ». J’ai dénombré dix grandes crises dans mon ouvrage. Chaque crise amène son lot de saints. L’histoire continue. Il faut des réformes dans l’Église mais surtout des saints car il n’y a pas d’exemples où la sainteté n’a pas joué un rôle dans la sortie de crise de persécution interne ou externe.

  Voilà la clé. Faisons confiance à la prière des saints martyrs et à la Consécration à la Vierge Marie, du 25 mars – à la demande des évêques latins d’Ukraine. L’Église est plus que jamais appelée à revivre le Triduum pascal.

1) Décédé en 2005, le Père Bernard Dupire était depuis 1953 curé de la paroisse russe catholique de rite byzantin de Paris.

2) Catholiques d’Ukraine – Des catacombes à la lumière– éditions Aide à l’Église en Détresse.

3) Baptême de la Rous’ de Kiev. Notre mouvement, en juin 1988, avait organisé sa 54e nuit de prière pour le millénaire du baptême de la Russie à la basilique du Sacré-Cœur.

4) Les Églises protestantes ne canonisent pas, mais elles reconnaissent leurs martyrs et les gardent dans la mémoire.

5) Ancien primat de Hongrie (1892-1975).