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On n’en fait jamais trop pour la Divine Miséricorde ! (4)

Article publié le 28 septembre 2016 par Vincent TERRENOIR dans Billet spirituel

IV. On n’en fait jamais trop pour la Divine Miséricorde !

 

Voici bientôt un an que, sous la mouvance du Jubilé de la Miséricorde voulu par le pape François, l’Église prêche sans relâche sur ce thème : Dieu notre Père est miséricordieux ; et nous, si nous voulons être ses enfants et avoir part à sa vie, nous devons apprendre à être « miséricordieux comme Dieu » ! Comment ? C’est ce que nous avons vu dans les billets précédents : primo, en accueillant la miséricorde de Dieu pour nous ; secundo, en la faisant fructifier dans des « œuvres de miséricorde » pour les autres.

 

Ras-le-bol de la Miséricorde ?

 

Certains, cependant, à force d’entendre parler de la Miséricorde, se demandent si l’on n’en fait pas un peu trop. Après tout, personne ne demande au pape d’ouvrir un jubilé de la Justice ou une année sainte de la Vérité… Or, en Dieu, « Amour et Vérité se rencontrent », comme dit un psaume ; « Justice et Paix s’embrassent » (Ps 84, 11). Au fond, la question est simple : est-ce que, à trop parler de l’Amour inconditionnel de Dieu pour nous, on ne risque pas d’éclipser les autres attributs divins, comme la Justice, voire de délaver la Miséricorde elle-même ?

 

La réponse est non, non, et encore non. Parce que « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8), que cet Amour éternel est radicalement premier et qu’il est même à la source de notre existence. C’est ce que la foi de l’Église nous enseigne et c’est ce que sainte Faustine a été chargée de nous rappeler il n’y a pas si longtemps encore.

 

Le Message de sainte Faustine (1905-1938)

 

Beaucoup connaissent le message du Ciel à sainte Faustine Kowalska, canonisée par saint Jean-Paul II en avril 2000. Cette religieuse polonaise, morte à l’âge de 33 ans, a vécu au début du 20siècle. Elle a été favorisée de grâces mystiques exceptionnelles, en particulier d’une grande intimité avec le Seigneur Jésus. Le Christ lui avait confié une mission que l’Église, dans ces dernières années, a prise très au sérieux : faire connaître et aimer la « Divine Miséricorde ».

 

La canonisation de Sœur Faustine, de fait, a donné au culte de la « Divine Miséricorde » une extension mondiale : partout on vénère l’image célèbre du « Christ Miséricordieux » ; de nombreux fidèles récitent désormais le « chapelet de la Miséricorde » ; et beaucoup se recueillent à 15 heures, « l’heure de la divine Miséricorde », celle de la mort de Jésus. Sans parler de l’institution par le saint pape Jean-Paul II du « Dimanche de la Miséricorde », au terme de l’octave de Pâques… Ou, pour finir, de celle du « Jubilé de la Miséricorde », pour lequel le pape François a explicitement demandé l’intercession de sainte Faustine à la fin de Misericordiae Vultus (§24).

 

Bref, le témoignage de cette grande sainte a permis que se déploie pour notre temps toute une gamme de moyens destinés à nous aider à ressourcer notre vie spirituelle dans une redécouverte de la Miséricorde de Dieu, et c’est un grand bienfait. À une époque où l’Église pourrait être tentée par un certain pessimisme au sujet du salut des âmes, la Providence a voulu qu’avec sainte Faustine, les chrétiens du 3e millénaire mettent résolument le curseur sur la primauté de la Miséricorde divine. Ce qui vient en premier, ce n’est pas le péché de l’homme, ni sa misère, ni ses mérites. Ce qui vient en premier, c’est la Miséricorde infinie du Seigneur pour les êtres qu’il a appelés à l’existence et auxquels il offre d’entrer en communion avec lui pour l’éternité.

 

En somme, rien – pas même les pires désastres – n’est désespéré au regard de la Miséricorde de Dieu. Jésus l’a redit à sainte Faustine, comme l’indiquent plusieurs passages de son Petit Journal. Il lui a même confié que Dieu est plus offensé par ceux qui manquent de confiance en Sa bonté illimitée et pensent que leur péché est trop grand pour être pardonné, que par les péchés eux-mêmes, fussent-ils effectivement très graves (Petit Journal, 300-301) :

 

« Oh ! Comme l’incrédulité de l’âme Me blesse. Cette âme confesse que Je suis Saint et juste, et ne croit pas que Je suis la Miséricorde ! Mais elle se méfie de Mon amour. […] Proclame que la Miséricorde est le plus grand attribut de Dieu. Toutes les œuvres de mes mains sont couronnées de Miséricorde. »

 

« Le plus grand attribut de Dieu »

 

Bien sûr, les saints et les mystiques ont leur style, qu’on apprécie plus ou moins en fonction des modes. Il importe donc de montrer que sous les mots, qui peuvent vieillir et se démoder, les réalités demeurent. Ainsi, quand Jésus dit à Sœur Faustine : « la Miséricorde est le plus grand attribut de Dieu », il reprend une affirmation chère aux théologiens, et au plus fameux d’entre eux, saint Thomas d’Aquin.

 

Dans sa Somme de théologie, ce dominicain du 13siècle affirme que « la miséricorde doit être attribuée à Dieu au plus haut point », et même qu’« elle est le propre de Dieu ». La miséricorde, rappelle saint Thomas, c’est ce sentiment puissant qui tord le cœur de l’homme devant la misère d’autrui et qui le pousse à agir pour supprimer cette misère. Certes, concède le théologien, le cœur de Dieu n’est pas travaillé, comme le nôtre, par des passions. Il n’empêche que la Bible montre souvent comment le Seigneur se laisse toucher par la détresse de son peuple Israël et comment Il intervient pour l’en délivrer. Dieu ne reste pas les bras croisés devant la misère de l’homme : il agit pour la supprimer. En cela, il convient bien de lui « attribuer la miséricorde. »

 

Mais pourquoi « au plus haut point » ? Saint Thomas remarque qu’il y a toutes sortes de misères. Quand nous pensons « miséricorde », nous avons vite tendance à penser « misère morale », c’est-à-dire la misère du péché. Mais il n’y a pas que celle-là. Jésus a eu pitié de bien des misères qui n’étaient pas directement liées à un péché personnel. La maladie, par exemple, la mort, et tant d’autres détresses du corps et de l’âme l’ont incité à poser des gestes de miséricorde émouvants. Eh bien, remarque saint Thomas, en amont de toutes ces misères, il y a une misère plus fondamentale encore, qui découle tout simplement de notre statut de créature. Nous ne sommes pas Dieu ; notre existence, contrairement à la sienne, est fragile et aléatoire. En nous appelant à l’existence, Dieu a eu pitié de nous en considérant le fait que nous aurions très bien pu ne jamais exister ! Par conséquent, conclut saint Thomas, la miséricorde est « le fondement », « la racine » de toutes les œuvres de Dieu, puisque, sans cet amour originel pour chacun d’entre nous, nous n’existerions même pas !

 

Tu existes parce que tu es aimé(e) de Dieu !

 

En clair, ce que saint Thomas et sainte Faustine nous disent à des époques et avec des mots différents, c’est que chacun de nous est le fruit d’un Amour infini qui le précède dans l’existence. Cet Amour éternel nous a appelés à la vie, et ce même Amour ne capitule pas devant nos misères, ni devant nos péchés. Exalter la miséricorde divine, ce n’est donc pas un effet de mode lié à l’actualité de l’Église ; c’est une réalité substantielle de la foi catholique. Dans ce domaine, on n’en fait jamais trop !

 

• Frère Sylvain Detoc

Septembre 2016